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Mexique : Rencontre avec Mme Silvia Mendez Hernandez

Le lundi 24 Novembre à la Maison du Barreau était reçue l’administratrice du Centre des Droits de l’Homme Pasa Del Norte situé à Ciudad Juarez, Mme Silvia Mendez Hernandez.

mexiqueA la frontière avec le Texas, sur la route de la drogue, Ciudad Juarez est connue pour être l’une des villes les plus dangereuses du monde.

Silvia est une militante courageuse et déterminée qui travaille depuis plus de 10 ans, auprès des familles, à défendre les victimes de tortures, disparitions forcées et arrestations arbitraires.

smhLe  Centre fait un travail de conseil et d’information auprès d’une communauté extrêmement touchée par la violence et qui ignore souvent tout de ses droits civils et politiques.

Silvia Mendez Hernandez effectuait une tournée européenne (Pays-Bas , Belgique, Allemagne, France), à l’initiative la section française de PBI (Peace Brigade International) afin de sensibiliser les différentes institutions politiques aux conditions de travail du centre et aux problèmes de violence et de corruption qui gangrènent le pays depuis plus de 20 ans, et ont déjà causé la mort de milliers de personnes.

PBI est une organisation non gouvernementale internationale officiellement reconnue par le département de l’information de l’ONU. À la demande expresse d’associations locales menacées, PBI organise une présence internationale protectrice dans les zones de conflit afin de sauvegarder l’espace politique nécessaire à l’action de la population civile en faveur d’une résolution non-violente des conflits.

C’est dans ce cadre-là qu’est née la collaboration entre le Centre Pasa Del Norte et PBI.

Le Barreau de Paris suivra avec attention les actions du Centre et étudie la possibilité d’apporter  son soutien dans certains dossiers.

Etaient présentes ce jour-là:

  • Pour PBI:Manon Cabaup, coordinatrice de projet
  • Pour le Barreau de Paris : Mary Daphnée Fischelson, Clémence Witt, Agnès Secretan.

gr mexique

1/ Les activités du Centre

Paso Del Norte effectue tout d’abord un travail d’accompagnement auprès des victimes de tortures et de disparition forcées ; Il s’agit d’un accompagnement juridique et psychologique.

Les victimes sont en général traumatisées par la violence des tortures physiques et sexuelles qu’elles ont subies.

Puis le centre effectue un travail de plaidoyer et de communication, auprès des instances politiques et médiatiques afin de dénoncer la corruption, la violence et l’impunité dont bénéficient les auteurs de ces crimes, qui sont souvent des membres de la police.

A ce titre les menaces et le harcèlement subis par les travailleurs de Paso Del Norte sont fréquentes et la menace sur leur vie est réelle.

2/ Un climat de violence qui se dégrade : les disparitions forcées au Mexique

L’épisode tragique des 43 étudiants enlevés et assassinés à Iguala n’est malheureusement pas un cas isolé mais la consternation de la communauté nationale et internationale a inévitablement marqué un tournant dans la vie du pays.

« Iguala a révélé le degré d'impunité qui prévaut dans le pays. Cela a mis en évidence les collusions entre les polices et le narcotrafic, la manière dont l'Etat a manipulé l'information, le temps qu'il a mis à réagir, et c'est tout ce à quoi nous sommes confrontés de façon générale dans le pays », décrypte Silvia Mendez.

En 2006 le président Felipe Calderon, fraichement élu, déclare la guerre aux narcotrafiquants. Elu à une courte majorité il souhaite assoir son autorité et en fait donc  sa priorité, mobilisant pour cela 45 000 hommes,  et entrainant surtout de nouveaux accès de violences.

Les services de renseignements mexicains estiment à 28 000 le nombre des homicides liés au narcotrafic depuis l’arrivée du président Calderón, et 26 000 disparus.

L’horreur est devenue quotidienne dans certaines régions. Corps décapités de policiers entassés sur une autoroute du Michoacán en 2008, attaque au bazooka dans les rues d’Acapulco à l’été 2009, pendaison de fonctionnaires corrompus par un cartel rival sur les ponts d’autoroutes de Basse- Californie durant l’hiver 2009, fosses communes dans le Nuevo León en 2010, 5 corps retrouvés calcinés et décapités en novembre 2014 dans l’Etat de Guerrero..

Silvia nous explique que le frontière est mince entre police et organisations criminelles qui agissent en général de concert, lorsque « une personne est enlevée, arrêtée, torturée ou tuée il y a toujours un membre de la police (municipale ou fédérale) ainsi qu’un membre des cartels et lorsqu’un membre de la famille souhaite porter plainte il est confronté aux mêmes difficultés : menaces tortures… »

Silvia nous raconte le cas de cette mère dont la fille a été séquestrée, elle décide donc de porter plainte auprès de l’unité anti-séquestration mise en place par le gouvernement, et se rend également chez le procureur. Le jour même, alors qu’elle sort de son rendez-vous, elle reçoit un appel de menace la dissuadant de poursuivre toute action en justice.

La torture est un moyen de garder le contrôle sur la population et d’empêcher toute enquête ou décision de justice.

Silvia nous décrit également un système judiciaire inefficace où les juges ne sont pas indépendants.

On recense 9000 arrestations arbitraires à Juarez tous les mois !

3/ Cas en cours

Afin d’illustrer ses propos et de nous permettre de mieux saisir les difficultés et enjeux de leurs activités Silvia nous décrit certains cas emblématiques de Pasa Del Norte.

  • Aout 2010

5 jeunes sont arrêtés suite à l’explosion d’une voiture piégée à Exhipódromo, près de Juarez, tuant 4 personnes dont 3 policiers ; ils sont également accusés d’appartenir à un cartel.

Arrêtés le soir par des policiers fédéraux, ils sont gardés dans un lieu tenu secret (leurs yeux ont été bandés) où ils vont subir des violences physiques et sexuelles.

Deux jours plus tard ils sont présentés à un procureur avant d’être transférés à Mexico où ils seront à nouveau torturés, puis chacun emprisonnés dans différents états du pays.

Finalement un narcotrafiquant sera arrêté et avouera être l’auteur de l’attentat à la voiture piégée, et leurs avocats réussiront à prouver que les aveux avaient été obtenus sous la torture.

Les équipes de Pasa del Norte ont ensuite utilisés le protocole d’Istanbul afin d’obtenir leur libération, au bout de 3 ans et demi de prison.

Le travail était rendu extrêmement difficile du fait de leur dispersion dans différentes prisons.

Ils étaient en effet répartis entre les états de Nayarit et Veracruz alors que le procès se déroulait dans l’état de Jalisco !

Une action est actuellement en cours afin d’obtenir une compensation financière pour ces cinq jeunes hommes afin de faire condamner les agents fédéraux responsables des tortures.

  • Aout 2013, Christelle, 23 ans, est arrêtée en compagnie de son fiancée, Léonardo.

Arrêté chez eux, les policiers cherchent de la drogue et des armes qu’ils ne trouveront pas.

Les deux sont violemment battus et Christelle a également subi des violences sexuelles, malgré cela ils n’avouent pas et refuse de signer les aveux rédigés pour eux par la police.

Ces derniers menacent ensuite Léonardo : s’il refuse de signer ils continueront de violer sa fiancée.

Epuisés et traumatisés, ils finissent par signer.

Ils auraient été dénoncés par un voisin, lui-même torturé qui dira aux policiers les premiers noms qui viennent à son esprit.

Christelle et Leonardo sont toujours en détention provisoire, l’acte d’inculpation leur a été lu. La procédure est actuellement au point mort.

Concernant cette affaire, Silvia nous confie que l’aide du Barreau de Paris serait précieuse.

Celle-ci pourrait revêtir différentes formes :

  •         Campagne de lettres : Procureur général, Ministre de la Justice…
  •       Soutien juridique : rejoindre l’équipe de défense, se joindre à l’écriture du mémoire... Clémence Witt, conseiller du Bâtonnier pour les affaires pénales internationales, étudie la faisabilité de ce projet avec les avocats du couple.

Avant de nous quitter Silvia nous fait part des difficultés du centre :

  • En 2011 Pasa Del Norte est attaqué et fouillé, les auteurs ne seront bien entendu jamais identifiés ni recherchés.
  • Les moyens matériels et humains sont dérisoires par rapports à l’immensité des besoins : une seule avocate et une stagiaire ! Il est extrêmement compliqué de recruter des conseils juridiques : ressources financières trop faibles et danger trop important, le sacrifice est trop grand.
  • Le manque de formation est également un problème, les ateliers sont trop rares.

Un atelier de formation à l’utilisation du protocole d’Istanbul serait très utile